Herméneutique de Narcisse


Herméneutique de Narcisse du poète Ovide, d’après la notion du « souci de soi » développée chez Michel Foucault

 

  Nous sommes en présence d’un texte provenant du livre 3 des « Métamorphoses », traduit par A.-M. Boxus et J. Poucet. Les « métamorphoses » est un recueil de poésies épiques rédigées en l’an 1 par Ovide, poète latin qui vécut la naissance de l’empire Romain. Les « Métamorphoses » est une œuvre imposante, près de 12000 vers regroupant des récits provenant de la mythologie Grecque et Romaine. Chaque histoire a cela en commun qu’elle traite d’une métamorphose. Une métamorphose est une transformation profonde que subit un être, c’est-à-dire une totale transformation aussi bien de son aspect physique, qu’une modification complète de ses qualités et de ses spécificités, au point qu’il n’est plus reconnaissable. C’est le cas par exemple, de la chenille qui devient papillon. Deux êtres différents et pourtant le même être. Mais il y a aussi dans le mot métamorphose l’idée d’un but, méta c’est ce qui est au-delà, et morphôsis indique l’idée d’une mise en forme ou d’une transformation. Ainsi dans le mot métamorphose, nous avons l’idée de ce qui est supérieur à la première forme et qui vient logiquement après elle, donc l’idée que la forme finale était déjà contenue comme en puissance dans la première forme. Comme la graine contient déjà en elle l’arbre.
Le récit traité ici est le mythe de Narcisse. Ovide se serait inspiré d’auteurs Grecs, tel Parthénios de Nicée qui aurait composé une version de Narcisse en 50 avant J.C. D’autres sources laissent penser que ce mythe était déjà présent en Grèce dans la tradition orale, depuis au moins le IIIe siècle.
Ma recherche, en s'appuyant sur le concept de souci de soi tel qu'il a été théorisé par Michel Foucault dans son analyse de l’Alcibiade de Platon, s'efforcera de dégager l’enjeu philosophique, pédagogique et politique du mythe de Narcisse. 

 

Je ne saurai trop conseiller de relire le poème de Narcisse avant de lire ce qui suit, vous le trouverez en ligne à cette adresse : http://bcs.fltr.ucl.ac.be/METAM/Met03/M03-339-510.html

  • Sinon voila le résumé du mythe (il provient du site ci-dessus) :
    “Tirésias, devin devenu très prisé en Aonie, fit à propos de Narcisse, né de la nymphe Liriopé et du Céphise, une prédiction restée longtemps mystérieuse : « il atteindra la vieillesse s'il ne se connaît pas».
    À l'âge de seize ans, le beau Narcisse, plein de superbe, restait indifférent à l'amour qu'il inspirait tant aux filles qu'aux garçons. Écho notamment était follement éprise de lui. Junon l'avait punie pour avoir favorisé les frasques de Jupiter avec ses compagnes nymphes et l'avait réduite à n'être qu'une voix répétant seulement les derniers mots d'une phrase entendue. Narcisse qu'Écho poursuivait de ses assiduités, la rejeta brutalement et, réduite désormais à n'être qu'un son invisible, elle vit humble et cachée de tous.
    Narcisse, à qui un amoureux dédaigné souhaite de connaître un malheur analogue au sien, sera un jour puni par Némésis. Un jour, après la chasse, le jeune homme veut se désaltérer à une source d'eau pure, et s'éprend de son propre reflet dans l'eau. Éperdument amoureux de l'être qu'il aperçoit, il tente désespérément de saisir sa propre image, incapable de s'arracher à sa propre contemplation.
    Quand il comprend enfin qu'il s'aime lui-même, atteint d'une folie inguérissable, il dépérit peu à peu, pleuré par Écho, puis il rejoint les enfers où il continue à chercher dans le Styx les traits aimés.
    Les Naïades et les Dryades ne trouvent, en guise de cadavre, que sa métamorphose, la fleur qui porte son nom".

 

 

  Le mythe débute en Aonie, région de la Grèce centrale en Béotie, avec la figure de Tirésias, devin aveugle de Thèbes que l’on retrouve aussi chez Sophocle dans la tragédie Œdipe Roi. Tirésias, devin très réputé, faisait donc des prédictions infaillibles. Le texte nous dit que la première à avoir éprouvé la fiabilité de ses paroles fut la mère de Narcisse, Liriope l’azuréenne. Liriope est une nymphe, c’est-à-dire une divinité de sexe féminin associée à la nature. Les nymphes, personnifications des activités créatrices de la nature, sont généralement liées à de nombreuses aventures sexuelles. On trouve d’ailleurs le mot nymphomanie, qui désigne un besoin sexuel incapable d’être satisfait. Liriope donc vient voir Tirésias car elle s’est fait violer par Céphise, et de cette union, ayant mit au monde un enfant, elle veut savoir si ce dernier connaitra une vieillesse épanouie. 

Céphise est un fleuve qui coule en Béotie, mais Céphise est plus qu’un simple fleuve, c’est un dieu fleuve, une divinité. Cette idée qu’une femme tombe enceinte en se baignant dans une rivière n’est pas sans fondement. A des époques archaïques, les êtres humains ne connaissaient pas la paternité, c’est-à-dire le rôle de l’homme dans la conception. Par exemple, chez les Asmat, tribu de Papouasie, encore au début du siècle dernier  on relève que ce sont les esprits qui fécondent les femmes lorsqu’elles se baignent ou lorsqu’elles passent le long de la rivière près des tourbillons où ils vivent. Doit-on y voir une réminiscence des anciennes croyances ? 

Mais Liriope est une Océanide, et selon Hésiode, poète Grec du VIIIe siècle avant J.C., les Océanides sont les filles d’Océan et de Téthys, elles jouent un rôle symétrique avec leurs frères, les dieux fleuves. Ainsi, Liriope est dans une parfaite symétrie avec Céphise, ils sont les deux images opposées d’une même origine. Et donc Liriope, se faisant violer par Céphise, est violée par son propre frère qui aurait donc déguisé sa véritable identité pour qu’elle se baigne en lui sans crainte. Déjà nous voyons que le double est à l’origine de Narcisse. Et ce faisant, Narcisse est l’enfant de la pure symétrie, pure car divine. Pour les Grecs, la perfection est dans la proportion, la symétrie justement est l’égal partage dans les proportions. Dès lors, est-ce un hasard si Narcisse est d’une absolue beauté ?

  Et donc Ovide nous dit que Liriope rend visite à Tirésias pour que ce dernier lui dise si son enfant vivra vieux. Et Tirésias lui répond « S’il ne se connaît pas ».
Le Connais-toi toi-même est un précepte central de l’antiquité Grecque, c’était l’un des trois préceptes inscrits sur le temple de Delphes : Rien de trop, s’engager porte malheur, et connais-toi toi-même. D’après les historiens, le connais-toi toi-même n’était au début qu’une inscription sur ce temple au centre de la vie grecque et n’avait pour visée que des recommandations rituelles. Cependant par la suite, au contact de Socrate, ce précepte a prit une signification philosophique et est devenu un précepte central de la philosophie grecque. Tu dois te connaître toi-même, et pour cela il te faut prendre soin de toi-même. On en retrouve un exemple dans le passage célèbre de l’Apologie de Socrate, où Socrate lors de son procès raconte comment il exhorte les jeunes Athéniens à prendre soin d’eux-mêmes, c’est-à-dire à penser, et à travers ce travail de la dialectique qui cherche, au-delà des formes flatteuses, la vérité, à se connaître eux-mêmes. Et si cette question devient centrale, c’est de par son lien intime avec l’exercice du pouvoir. Si je ne me connais pas moi-même, comment pourrais-je participer à l’exercice du pouvoir ? Si je ne suis pas en mesure d’exercer un certain pouvoir sur moi-même, comment pourrais-je exercer ce même pouvoir sur les autres ? 

Ainsi, un certain travail de soi sur soi est nécessaire afin d’acquérir cette connaissance de soi-même. Ce travail de soi sur soi est une condition pour passer d’un certain privilège qui est celui de Narcisse, privilège de la beauté et donc d’être sans cesse courtisé, à un pouvoir politique sur les autres. C’est-à-dire passer d’un pouvoir qui est de l’ordre du privilège à un pouvoir qui est de l’ordre de l’action rationnelle. Or nous verrons que Narcisse n’a pas fait ce travail de soi sur soi, et n’a pas été en mesure de transformer ce qui n’était qu’un privilège, en pouvoir.

  Le devin Tirésias dit à la mère de l’enfant que son fils, Narcisse, vivra vieux à la condition qu’il ne se connaisse pas. Et Ovide ajoute ici que longtemps la parole de l’augure parut infondée. Alors c’est très intéressant parce qu’Ovide sous-entend que tout en grandissant, Narcisse semblait se connaître, puisqu’il précise que la parole de Tirésias semblait alors infondée. Il y a ici l’idée que naturellement tous les hommes ont le sentiment ou plutôt la certitude de se connaître. C’est cela que sous-entend ce passage, Car enfin, comment Narcisse ne pourrait-il pas se connaître ? Ne naissons-nous pas en nous-mêmes, ne marchons-nous pas et ne vivons-nous pas avec nous-mêmes ? Enfin, ne nous connaissons-nous pas depuis le premier jour, pour qu’en nous se révèle quelque chose de nous qui nous serait étranger ? Narcisse en grandissant ressemble à tous les autres jeunes hommes de son âge, il n’a pour différence que sa beauté et le fait d’être courtisé, et donc, la parole de Tirésias semble sans fondement. Mais Ovide ajoute que l’issue de l’histoire prouve que la parole de l’augure était vraie. 

  Les années passent et Narcisse arrive à l’âge de seize ans qui est l’âge de la beauté pour les Grecs de l’antiquité. Narcisse est à l’âge où il peut passer pour un enfant ou pour un jeune homme. Mais il est aussi à ce point de bascule entre l’enfance et l’âge adulte, ce moment où il a à faire ce travail de soi sur soi pour se connaître et devenir un homme.
Déjà apparait l'idée de métamorphose, métamorphose nous le verrons, qui ne s’effectuera pas, ou du moins pas sous cette forme là. Et donc Narcisse étant très beau, tous les jeunes garçons et toutes les jeunes filles le désirent, mais Narcisse reste insensible à leurs avances. 

Ici, nous voyons que l’amour n’a pas eu pour Narcisse la fonction qu’il aurait dû avoir, puisque tous ceux qui ont courtisé Narcisse n’en voulaient qu’à son corps. Ses courtisans ne voulaient pas véritablement s’occuper de lui et donc pas inviter Narcisse à s’occuper de lui-même. Tous le poursuivent uniquement parce que sa jeunesse est désirable. Donc ici même, nous voyons qu’avec Narcisse, l’amour n’a pas été en mesure d’exercer sa véritable fonction qui est d’inciter celui qui est aimé à prendre soin de lui-même pour se connaître. Cependant, nous pouvons aussi penser que Narcisse aussi ne laisse dans sa vie aucune place à l’amour,  donc au mouvement de l’éros qui a comme fonction d’arracher l’individu à sa condition actuelle. En somme, il semble que des deux côtés, c’est-à-dire du côté de Narcisse et du côté de ses prétendants, tous les mouvements ne visent jamais véritablement l’autre, mais toujours, à travers l’autre, soi-même. 

  Puis voilà qu’un jour, Narcisse est seul à la chasse, et alors qu’il enserre des cerfs dans ses filets, la nymphe Echo l’aperçoit. Elle ne peut ni se taire, ni prendre la parole d’elle-même. Comme l’écho, elle est condamnée à uniquement répéter les sons qui terminent une phrase, et à ce titre, Echo n’existe vraiment que quand elle rencontre un autre qu’elle-même.
Le texte raconte ici l’histoire de la nymphe Echo qui, quand elle rencontra Narcisse, était encore un corps, elle n’était pas qu’une voix résonnante vouée à répéter les tout derniers mots d’une phrase, en somme un simple écho.

Jupiter, mari infidèle, trompait régulièrement Junon avec des nymphes. Junon est à la fois la sœur jumelle et l’épouse de Jupiter, elle est la reine des dieux et la protectrice du mariage, Jupiter est le dieu qui gouverne la terre et le ciel. A eux deux ils forment le couple jumeau qui gouverne le ciel. Et Ovide ajoute que la nymphe Echo avait prit l’habitude, avec sagacité, de retenir Junon par de longs discours pour permettre aux nymphes de fuir, et ainsi éviter que Jupiter ne soit démasqué. Junon découvrant un jour la supercherie, punit la nymphe Echo en réduisant le pouvoir de sa voix. 

Alors voilà qui est intéressant, parce qu’on peut penser qu’en fait ce qui arrive à Echo, c’est qu’en perdant sa voix, elle perd son pouvoir social. Autrefois, elle pouvait d’elle-même, par sa propre volonté, s’opposer à un dieu, ou plutôt se jouer de lui. Et pas de n’importe quel dieu, de la reine des dieux. Elle pouvait se jouer d’elle, en s’en prenant d’ailleurs à sa fonction première, c’est-à-dire en ridiculisant l’objet même de son pouvoir, puisque Junon est la protectrice du mariage. Et soudain, voilà que Junon n’est même pas en mesure de protéger son propre mariage, défiée pour ainsi dire par une simple nymphe. Comment pourrait-elle protéger les mariages, si elle-même n’est pas capable de protéger le sien ? 

Et ici, nous retrouvons cette idée Platonicienne, comme quoi l’on ne peut pas exercer un certain pouvoir sur les autres si nous ne somme pas déjà capable d’exercer ce pouvoir sur nous-mêmes. Le fait qu’Ovide précise qu’Echo agissait alors avec sagacité, indique précisément qu’elle agissait de son propre chef. La sagacité est la sagesse pratique, Aristote la définit comme une condition de la vertu en ce qu’elle permet de juger et de prendre des décisions correctes en vue d’une fin ordonnée par la vertu. C’est, en somme, une intelligence de l’action. Ce n’est donc pas Jupiter qui demandait à Echo de monter la garde pendant ses ébats, mais c’est bien d’elle-même, de son propre chef, qu’Echo trompait Junon. 

Et donc Junon réduisant le pouvoir de sa voix, lui retire par là toute possibilité de faire de sa parole une action effective. Echo est vouée à répéter ce que disent les autres, et donc à les suivre. Elle est comme un esclave attaché à son maître. Et Ovide nous dit que Junon ne lui retirant que la volonté de sa voix, autrement dit ne lui retirant que sa parole, lui laisse malgré tout son corps. Mais nous voyons bien qu’un corps sans parole n’a plus la même force, car la parole c’est le pouvoir, le pouvoir de dire, le pouvoir de s'opposer, mais aussi le pouvoir de transformer les autres en les convainquant, ou bien en les persuadant. 

  Et donc voilà qu’Echo, en voyant Narcisse, se met à le suivre discrètement. Et à mesure qu’elle le suit, elle brûle pour lui d’un amour de plus en plus intense. Ovide fait ici une analogie avec le souffre dont on enduit le sommet des torches, et qui, près d’une flamme, s’enflamme sans qu’il n’y ait de contact.
Mais nous nous en rappelons, la nature d’Echo, l’empêche d’adresser la parole à Narcisse, et de lui déclarer sa flamme. Sa nature donc l’empêche de rendre effective sa volonté. Et un jour que Narcisse est séparé de ses fidèles compagnons, c’est-à-dire ses prétendants, et qu’il les appelle, la voix d’Echo logiquement lui répond. S’ensuit un étrange dialogue, riche en quiproquos, qui laisse penser à Echo que son bien aimé l’aime aussi. Sortant alors de sa cachette, elle entoure ses bras autour du cou de Narcisse, qui surpris, s’enfuit tout en lui ordonnant de le lâcher. 

Ici encore, l’idée que sans être maître de sa parole, on ne peut pas conduire sa volonté à son terme. Rejetée, Echo se cache dans les bois, puis vit depuis solitaire dans des grottes. Mais Echo ne se remet pas de ce rejet, elle ne dort plus et son corps dépérit. Le texte dit que la sève de son corps disparaît dans l’air. La sève ici, exprime le sang d’Echo, et cette analogie aux arbres n’est pas un hasard puisque Echo, étant une nymphe, est une divinité de la nature, d’où l’emploi du champ lexical de la nature. D’ailleurs, sa sève quittant son corps disparaît dans l’air, elle se dessèche comme une plante sans eau, comme Echo sans Narcisse. Et Echo n’est désormais plus qu’une voix et des os qui ont l’aspect de la pierre, voilà pourquoi dans les montagnes on ne la voit pas mais on l’entend, c’est un aspect descriptif de la nature que joue ici le mythe.

  Et Echo, ne pouvant atteindre l’objet de son désir, se laisse dépérir, et cela au point que son corps même en vienne à disparaître. Elle avait perdu le pouvoir de sa parole, elle perd à présent son corps, c’est-à-dire sa capacité d’action. N’ayant plus ni liberté de parole, ni capacité d’action, elle n’est plus que le reflet des autres, le reflet du monde. Et d’ailleurs, même si Ovide nous décrit Echo comme pouvant encore penser, donc comme une individualité singulière, sa pensée ne peut absolument rien sur le monde. En somme, elle ne peut être que le témoin du monde. Car que serait d’autre une pensée emprisonnée dans un caillou? Alors nous voyons qu’Echo a terminé sa métamorphose. Métamorphose qui s’est déroulée en deux moments distincts.

Premièrement, un moment qui a comme modalité le « connais-toi toi-même », où Echo se mesurant à plus puissant qu’elle, perd la volonté de sa parole. La nymphe ne se connaissait pas elle-même, c’est la raison pour laquelle elle a cru pouvoir se mesurer à la reine des dieux. Se connaître soi-même, c’est connaître l’étendue de son pouvoir, et ainsi connaître sa place dans le cosmos. Il y a une organisation et un équilibre dans le cosmos antique, et chacun doit connaître sa place pour maintenir cet équilibre. Quand les actions d’un individu s’opposent à l’ordre du cosmos, ce dernier est irrémédiablement puni. Ainsi, quand Junon, la protectrice des mariages, n’est plus en mesure de protéger son propre mariage, l’équilibre du cosmos est rompu. Une fois le coupable de ce déséquilibre puni, l’équilibre se rétablit. Et donc, dans ce premier moment qui a comme modalité la connaissance de soi, c’est une instance supérieure, de l’ordre de la justice, qui punit Echo, et qui entame ainsi sa métamorphose.

Deuxièmement, un moment qui a comme modalité le « souci de soi », où Echo tombe amoureuse de Narcisse, alors que ce dernier la repousse violemment. Et en effet, le point culminant de l’amour d’Echo pour Narcisse se produit exactement au moment où ce dernier la repousse. Engagée dans un dialogue en quiproquo qui lui fait croire que Narcisse l’aime,  Echo s’abandonne totalement au sentiment de l’amour. Et c’est cet abandon total qui aura par la suite des effets si dévastateurs. En effet, l’objet de son amour, c’est-à-dire Narcisse, n’est pas en mesure de remplir sa fonction, puisqu’il n’aime pas Echo. Et souvenons-nous que la fonction de l’amour est d’inciter l’être aimé à prendre soin de lui-même. 

Et c’est alors tout le contraire qui se produit. Ce sentiment qui ne trouve pas son aboutissement dans l’autre, donc qui ne se réalise pas, n’est pas en mesure d’être évacué par Echo. Et si Echo n’est pas en mesure d’évacuer ce sentiment, c’est parce que n’étant que la parole du monde, elle n’est pas sa propre parole. Et donc elle n’a pas la capacité de formuler ce qu’elle ressent, et ainsi de l’objectiver. Elle ne peut que subir le monde. Ce sentiment qui est passé de l’intention à l’expression, au moment où elle s’est jetée dans les bras de Narcisse, est devenu un fait du monde. Et parce qu’Echo n’a pas le pouvoir de sa parole, elle ne peut pas combattre les faits du monde, elle ne peut qu’être le témoin du monde, et elle est donc condamnée à être le témoin passif de son propre désir. Et Echo, ne pouvant donc prendre soin d’elle-même, va se détruire. Et la voilà qui ne dort plus, qui dépérit, se vide de sa sève pour finalement disparaître.

C’est donc à partir du moment où elle est rejetée, qu’elle se met à dépérir. Et la cause de ce rejet, c’est de s’être jetée dans les bras de Narcisse, qui lui ne l’aimait pas. Si Echo s’est jetée dans les bras de Narcisses, c’est parce qu’elle a cru que ce dernier l’aimait. La cause de cette croyance, c’est la perte de sa parole. Et la cause de la perte de sa parole, c’est de ne pas se connaître elle-même, et d’avoir en conséquence présumé de ses forces. Et donc, dans ce deuxième moment qui est de l’ordre du souci de soi, et qui est un corolaire du premier moment, c’est Echo elle-même qui se punit. Mais elle est ici à la fois celui qui juge et celui qui est jugé, elle est à la fois le bourreau et la victime, à la fois le principe légitime et illégitime.

Ainsi, c’est par sa propre action sur elle-même qu’elle termine sa métamorphose. Métamorphose qui a comme conséquence son retrait total et définitif de l’action rationnelle et donc de son pouvoir sur elle et sur les autres. 

  Voilà comment Narcisse dédaignait tout ses prétendants, et cela quel que soit leur amour, quelles que soient leurs douleurs.
Puis voilà qu’un jour, un jeune homme éconduit fait le souhait que Narcisse vive la même chose que lui, c’est-à-dire qu’il tombe amoureux, et qu’il ne puisse pas posséder l’être aimé. Et le texte nous dit que la déesse de Rhamnonte approuva cette juste prière. 

La déesse de Rhamnonte n’est autre que Némésis, la déesse de la rétribution céleste, dont le nom dérive du verbe grecque Némein qui signifie « répartir équitablement ». Elle est vengeance et équilibre, et punit entre autres, ceux qui connaissent un trop grand bonheur qui ne satisfait pas à l’équilibre du cosmos. Le fait qu’Ovide nomme Némésis la déesse de Rhamnonte, nous indique qu’elle est considérée dans le mythe comme une fille d’Océan. Elle est donc la sœur de la mère de Narcisse. 

Autrement dit c’est une affaire de famille. Et cela n’est pas anodin, car ce qu’exprime l’idée de famille, c’est l’idée de clan, l’idée de communauté politique. Les membres d’une même communauté ont des droits et des devoirs les uns envers les autres, et cela en vue de garantir un certain équilibre, équilibre favorable à la vie même de la communauté. 

  Et alors, on se souvient que Narcisse est jeune, il est encore un enfant en passe de devenir un homme, sa beauté le fait désirer par tous. De plus il est fort car il enserre plusieurs cerfs apeurés dans ses filets sans aucune  aide extérieure, et même les cerfs, bien qu’ils soient en groupe, reconnaissent sa force puisqu’ils sont craintifs.
En somme, Narcisse qui croit n’avoir besoin de personne ne profite aussi à personne. Toutes ses ressources ne sont consommées que par lui-même. Pour Narcisse, l’autre n’a pas pu jouer son rôle fondateur qui est de participer à la connaissance et à la constitution de nous-mêmes, uniquement dans un double rapport au courage et à la vérité : le courage du dire vrai chez celui qui révèle, et le courage d'être sujet de soi-même chez celui qui est révélé. Narcisse ne rencontre dans le monde aucune résistance, son « Je » ne s’arrête nulle part. Et donc, cette beauté et cette force qui devraient servir la communauté, opèrent finalement l’effet inverse en la desservant. 

  Puis un jour, après une longue chasse épuisante, Narcisse arrive dans un lieu qu’Ovide décrit comme absolument vierge.  « Il existait une source limpide », c’est l’image d’une eau pure qui jaillit de la terre et qui n’est souillée par rien. Nulle bête sauvage, nul berger, ni même rameau mort n’avaient troublé cette source, donc une eau absolument vierge de tout contact avec des êtres vivants, elle semble à ce titre protégée par un étrange enchantement, la vie ni la mort  n’y ont place, cette source est en dehors du monde. Et le texte ajoute que la source est entourée de gazon nourri de l’eau qui est toute proche, et que ce lieu est protégé du soleil par la forêt, en somme que jamais aucun rayon ne peut le toucher. Or c’est bien le soleil qui fait pousser les plantes, c’est lui qui au printemps en ressurgissant fait refleurir la nature. Mais ici, fait étrange, nous voyons que cette eau possède en elle-même le principe de sa propre subsistance. Et ce gazon qu’elle nourrit sans l’aide du soleil, n’appartient pas à la nature mais bien à elle-même. De plus, la source a « des ondes brillantes et argentées », or elle n’est pas touchée par le soleil, elle est elle-même sa propre lumière et la cause de ses propres reflets brillants.

Et Narcisse, épuisé par la chasse, se laisse donc tomber, séduit par l’aspect du site. Nous pouvons relever ici deux choses. Premièrement, c’est son activité solitaire qui le conduit à se retrouver seul dans cet endroit. Deuxièmement, il est séduit par l’aspect du site, qui, l’analogie est frappante, lui ressemble en tous points. Comme Narcisse, ce lieu est vierge, comme Narcisse, il est beau et attirant. Et d’ailleurs, les deux s’attirent l’un et l’autre, car c’est à la fois Narcisse qui vient à la source par sa partie de chasse éreintante, et d’autre part, la source qui vient à Narcisse par la punition de Rhamnonte. Et comme Narcisse, ce lieu est un monde en dehors du monde, puisqu’il est absolument protégé du monde, et même protégé du soleil. C’est-à-dire que comme Narcisse, ce lieu semble être excessivement en lui-même. 

Mais si ce lieu est autant en lui-même, c’est par opposition à l’autre, c’est uniquement parce qu’il opère une distinction nette avec la forêt qui l’encercle, c’est par l’autre qu’il se définit en rendant manifeste sa différence. La seule entité qu’accueille Narcisse est la source lumineuse, et la seule entité qu’accueille la source lumineuse est Narcisse. Ils se rencontrent et se séduisent mutuellement.
Le texte précise que Narcisse est séduit par ce lieu, et ce qui séduit, c’est ce qui sépare et ce qui détourne le sujet de sa propre volonté, autrement dit ce qui induit en erreur et qui use, pour convaincre, de la séduction et non de la raison.

  Et c’est là, penché au-dessus de la source, alors qu’il apaise sa soif, que Narcisse voit l’image de la beauté dans le reflet de l’eau. Il croit voir dans cette ombre un corps, et dans ce reflet, un autre que lui-même. Ebloui, il reste cloué sur place tel une statue de Paros.
Paros est une ile Grecque dans l’archipel des Cyclades, cette île est l’un des sites les plus anciens et les plus importants dans l’extraction de marbre en Grèce. Elle rayonna au moins du VIIe siècle avant J.C. jusqu’au 1er siècle après J.C. 

Et donc Narcisse s’admire, mais sans se reconnaître. Ainsi, ce reflet dans lequel il croit voir l’autre sous l’effet de ce qu’il croit être l’amour, ne le conduit qu’à lui-même. Mais pour que ce mouvement autoréflexif se produise, il a fallu que se mette en place une illusion imaginaire prenant ici la double forme de l’autre et de l’amour, c’est-à-dire l’unité imaginaire objet et conscience, altérité et identité, « connaissance-de » et « souci-de ». Mais ici, cette altérité n’est pas le fait du monde, elle est le fait de la conscience de Narcisse. Le désir de l’autre, qu’il n’est pas en mesure de rendre effectif dans le réel, le conduit à mettre en place cet artifice qui évacue le réel en créant une nouvelle réalité. Et il me semble que chez Narcisse, le désir a subi un renversement par le fait même que Narcisse n’est pas maitre de sa volonté. 

Le mal de Narcisse ne tient pas à sa nature et à une quelconque bizarrerie de son être, le mal de Narcisse tient à son privilège, c’est à dire à un certain droit que lui ont accordés les autres. C’est parce qu’il est beau que tous l’ont désiré, mais sans véritablement l’aimer, sans donc l’inviter à prendre soin de lui-même. Et Narcisse, qui n’a jamais appris à prendre soin de lui-même, n’a appris qu’à user de son privilège. Or son privilège de beauté n’est que le fruit du désir que les autres ont pour lui. Ainsi, il a fait de ce privilège un pouvoir, mais ce pouvoir n’étant que le résultat de la volonté des autres, ce pouvoir n’est pas en mesure de rendre compte de sa propre volonté.

  La mise en garde de Tirésias prend ici tout son sens, car à ce moment précis où Narcisse voit son reflet, l’autre c’est lui-même. En somme, son privilège soudain voit son pouvoir, et son pouvoir voit son privilège. En d’autres mots, son illégitimité voit sa légitimité, et sa légitimité voit son illégitimité. Ce cercle qui lie le sujet et la vérité est l’expression solipsiste d’un cheminement indéfini. Voilà pourquoi tour à tour, Narcisse admire chaque partie de son corps dans le reflet de l’eau, « admirant tous les détails qui le rendent admirable ».
Or, cette connaissance de soi trompeuse a été rendue possible par le fait de n’avoir pas été encadrée, conduite et surtout subordonnée par un principe fondamental qui tout le long du texte apparaît de manière non explicite, et qui est le souci de soi. Cette notion est essentielle dans le stoïcisme qui est l’une des principales philosophies de la période hellénistique, période qui s’achève à la naissance d’Ovide. De plus, les historiens ont pu démontrer qu’Ovide s’inspirait des idées du philosophe Stoïcien Posidonios D’Apamée (135-51 avant J.C.). 

Michel Foucault définit ainsi les modalités du souci de soi, « S’occuper de soi-même sera s’occuper de soi en tant que l’on est « sujet », d’un certain nombre de choses : sujet d’action instrumentale, sujet de relations avec autrui, sujet de comportements et d’attitude en général, sujet aussi de rapport à soi-même ». Et l’on voit bien que Narcisse est le parfait opposé de ces pratiques. Ces pratiques du souci de soi remontent d’ailleurs à des temps plus anciens, puisque déjà chez les pythagoriciens, des pratiques similaires ont pour but de préparer les hommes à la vérité, comme pratiquer l’examen de conscience avant le sommeil. 

Toutes ces recommandations ne peuvent pas se passer de la présence d’un maître qui sera en mesure de les enseigner et de les faire appliquer. Mais Narcisse a-t-il reçu l’enseignement d’un maître ? Il me semble que non, et c’est je crois d’ailleurs la raison pour la laquelle Liriope questionne le devin sur le devenir de son fils. Car si Liriope avait eu le projet de confier son fils à un maître, elle n’aurait pas eu les mêmes interrogations concernant l‘épanouissement de son avenir. Le doute même qui assaille Liriope concernant le devenir de Narcisse indique qu’elle sait que son fils grandira seul sans la présence d’un maître. Ainsi la question sous-entendue est : « connaîtra-t-il une vieillesse épanouie s’il se construit tout seul, sans la présence d’un maître ? ». 

Michel Foucault définit ainsi le maître : « Le maître est celui qui se soucie du souci que le sujet a de lui-même, il est donc le principe et le modèle du souci que le garçon doit avoir de lui-même en tant que sujet ». Or la question du maître est une question centrale dans la philosophie stoïcienne et épicurienne, car le maître est justement la figure qui permet le souci de soi chez le garçon. Epicure écrit : « Notre affection doit élire un homme bon et le tenir toujours sous nos yeux afin que nous vivions comme s’il nous regardait et que nous agissions en toute chose comme s’il nous voyait ». 

Et Narcisse n’en fait qu’à sa tête, il ne se soucie jamais des autres. Autrement dit, personne ne lui a appris à être sujet de ses comportements ainsi que de ses relations avec autrui. Narcisse a fait son éducation tout seul.  De plus, sa beauté, au lieu de le servir, a produit l’effet inverse, car d’une part tous les jeunes garçons et toutes les jeunes filles le désirent, et Narcisse ainsi fier de sa beauté les méprise, d’autre part, tous n’en voulant qu’à sa beauté, ils ne veulent pas réellement s’occuper de lui en l’incitant à prendre soin de lui-même. Le seul qui finalement s’opposera à Narcisse est le  jeune homme qui, levant les mains au ciel, implore la déesse de Rhamnonte de le venger. Mais l’on voit bien que même là, ce garçon ne s’adresse pas directement à Narcisse, mais par l’acte de lever les mains au ciel, il s’adresse au cosmos et donc à la justice céleste. 

Ainsi Narcisse n’a pas profité de l’enseignement d’un maître, et il n’a pas non plus profité de la parole libre des autres qui en usant de parrêsia, auraient pu l’emmener à la vérité de lui-même. Michel Foucault décrit le dire vrai parrêsiastique comme une pratique qui use de courage et de liberté sans aucun autre statut que sa propre personne pour ouvrir l'autre à la vérité de lui-même. C'est dans la forme du discours parrêsiastique, que l'homme à qui s'adresse ce discours, a la possibilité de se révéler à lui-même. Parce que la parrêsia est un dire vrai qui n'est ni performatif, ni doctrinal, mais est toujours un discours intempestif, libre et qui prend autorité sur l'autre dans le courage du dire vrai, le parrèsiaste révèle l'autre, il le met à nu devant lui-même, le montre à lui-même tel qu'il est vraiment, et ainsi lui donne l’occasion de commencer à travailler sur lui-même en vue de se corriger. 

Mais puisque tous veulent le séduire, ils ne prennent pas le risque de le blesser en lui disant des vérités sur lui-même. Dans ces conditions, comment Narcisse pourrait-il être sujet de lui-même et se connaître véritablement ? (Puisque nous voyons qu’il arrive justement à cet âge de transition où il a à prendre soin de lui-même, mais que tout l’en empêche). Ce qu’il peut rencontrer dans son reflet n’est qu’un indéfini, il ne peut pas rencontrer dans son reflet un sujet, c’est-à-dire un corps qui est un principe d’action politique.  

  Alors pour en revenir au texte, nous en étions au moment où Narcisse, toujours absorbé par son reflet, essaye de se saisir sans succès.  C’est ici qu’est introduit dans le poème une sorte de transition narrative au cours de laquelle le texte s’adresse directement à Narcisse, « Naïf, pourquoi chercher en vain à saisir un simulacre fugace ? Ce que tu désires n’est nulle part… ». Le narrateur met en garde Narcisse contre lui-même. Nous retrouvons en quelque sorte ici la forme du Coryphée dans la tragédie grecque, qui a pour fonction d’éclairer et de faire avancer l’histoire en s’adressant directement au personnage mis en scène. Et donc ni le souci de Cérès, ni le besoin de repos ne peuvent arracher Narcisse à son reflet. Cérès est l’équivalente romaine de la déesse grecque Déméter. Elle récupère à ce titre la mythologie de cette dernière. Elle est la déesse du grain, et donc celle qui nourrit les hommes. Ici donc est souligné que ni la faim, ni la fatigue ne peuvent détourner Narcisse de son reflet. 

Et « il contemple d’un œil insatiable cette beauté trompeuse et ses propres yeux le perdent ». Ici encore nous retrouvons une idée forte du stoïcisme qui soutient que les représentations trompent aisément ceux qui n’ont pas fait un certain travail sur eux-mêmes. Sénèque commente un vers d’Epicure en ces termes : « Les besoins qui naissent d’une opinion fausse n’ont pas où s’arrêter ; le faux en effet n’a pas de limites. Pour qui marche sur la route, il y a une extrémité ; l’error (erreur-errance) est infinie ». 

Puis Narcisse adresse sa plainte à la forêt, il la prend pour témoin de son malheur. Il ne comprend toujours pas pourquoi il ne peut étreindre ce jeune garçon qu’il voit dans l’eau, car chaque fois qu’il s’approche, son double en fait de même, il semble autant désirer Narcisse que Narcisse le désire. Il n’y a ni vaste mer, ni murailles entre eux mais qu’un peu d’eau.  Et l’on voit bien que la vie, qui n’a eu de cesse de flatter Narcisse depuis son plus jeune âge, ne l’a donc pas préparé à ces moments inévitables où les désirs ne peuvent être comblés. Et parce qu’il n’a pas été préparé à dominer les représentations trompeuses de son esprit, un rempart si faible devient pour lui un gouffre infranchissable. 

  Finalement, Narcisse comprend que c’est lui-même qu’il voit dans l’eau, et cette découverte opère un renversement brutal en lui. « Mon image ne me trompe pas », ici encore une idée du stoïcisme qui prétend que ce ne sont pas les images qui sont trompeuses, mais les représentations et les interprétations que nous en faisons. Ainsi, Narcisse est le seul coupable de son malheur, ce n’est pas la nature qui l’a trompé, mais c’est lui qui s’est trompé lui-même. Et cela a été rendu possible car il n’a jamais questionné ses jugements, et tire donc du monde des représentations trop hâtives et fausses. Nous retrouvons chez Sénèque ces préceptes stoïciens touchant à l’opinion : « Nous acquiesçons trop vite à l’opinion (…) il nous faut enquêter minutieusement sur la réalité », et plus loin, « C’est plus souvent l’opinion que la réalité qui nous atteint ».
Et Narcisse réalise que l’objet de son désir est en lui, car soudain, face au réel, tout ce qu’il est, n’est plus. Constat qu’il formule en ces mots : « Ma richesse est aussi mon manque », processus illustré clairement par Clément Rosset : « Les doubles se dissipent à l’orée du réel », le réel rétablit la vérité. 

Ainsi Narcisse, qui croyait être maître de lui-même, réalise qu’il est en fait esclave de lui-même. « Je voudrais que s’éloigne l’être que j’aime », ce qu’il saisit, c’est qu’il veut ce qu’il ne veut pas et inversement, qu’il ne veut pas ce qu’il veut, en somme qu’il ne sait pas ce qu’il veut vraiment lui-même, et en l’absence de se savoir, il n’est pas en mesure de se réaliser par lui-même, il ne peut se réaliser que par l’autre, car seul cet autre est en mesure de le déterminer. 

En somme, Narcisse ne s’aime pas lui-même, il n’aime que sa représentation, son double. Et cette distance d’avec lui-même résulte qu’il n’a jamais fait ce travail de soi sur soi pour se constituer et s’accomplir dans la vérité de lui-même. Ce travail long et laborieux de soi sur soi, relève comme nous l’avons vu plus tôt, du souci de soi. Et au lieu d’être attentif à lui-même, Narcisse a été trop attentif à l’autre. Ici encore, nous sommes en présence de la doxa stoïcienne, résumée en ces mots par Sénèque : « Je ne trouve personne avec qui je préfèrerais que tu sois plutôt qu’avec toi ». 

  Et alors qu’il comprend cela, la douleur lui ôte ses forces, après le renversement dans l’âme au moment où il comprenait que ce reflet dans l’eau n’était que lui-même, il fait l’expérience d’un renversement dans le corps. Lui qui, peu auparavant, chassait vigoureusement dans la forêt, se retrouve soudain privé de ses forces, la mort pénétrant sa vie. Et d’ailleurs, il accepte la mort, et même plus, il désire la mort, car dans la mort il cessera de souffrir. C’est le troisième renversement, car Narcisse se découvre lâche plutôt que courageux, il préfère mourir que quitter les images trompeuses de lui-même.

Ainsi cette découverte qu’il a faite n’est pas en mesure de le sauver, cette découverte est toujours de l’ordre de l’abstrait et du concept, elle n’a pas véritablement pénétré sa chair. Elle ne peut donc pas effectuer sa transformation dans son retour sur lui-même, cette connaissance n’en est pas véritablement une. Et c’est bien là qu’apparaît la duplicité de la prophétie de Tirésias, car ce que connaît Narcisse c’est qu’il ne se connaît pas, en somme que cette connaissance s’ouvre sur une dimension indéfinie, et donc est incapable de le transformer et de le sauver. 

  Puis Ovide décrit Narcisse perdant la raison, « privé de bon sens », parlant à son reflet alors qu’il est conscient de la duplicité de cette image, donc se trompant lui-même volontairement. Le masque est tombé, et narcisse tente de recoller les morceaux, mais le réel est plus puissant que l’illusion et tout son univers s’effrite, sa réalité se désagrège.
Il se met à pleurer et « frappa sa poitrine dénudée de ses mains marmoréennes », du latin marmoreus, de marbre. Narcisse se frappe donc la poitrine avec des mains de marbre, des mains froides déjà saisies par la mort. Chez les romains, le deuil se manifeste physiquement, auto griffures, cendres sur la tête, se frapper la poitrine en sont autant d’expressions. Il est intéressant de voir comment la douleur psychique appelle alors le corps, engage le corps contre le corps, et produit ainsi de la douleur physique. Comme pour que s’affirme une unité parfaite de l’être au-delà de tous ses désaccords. 

Narcisse est donc en deuil de lui-même. Les coups qu’il s’assène marquent sa peau. Et de se voir ainsi dans le reflet de l’eau, il dépérit encore plus, un feu caché en lui  le dissout « comme la cire blonde se met à fondre près d’un feu léger et comme le givre du matin se dissipe sous un soleil tiède ». Un feu léger, un soleil tiède, cette vérité si tragique, si violente pour Narcisse, n’est pas grand chose pour quelqu’un qui a toute sa raison et qui est maître de lui-même. Mais ce qui est un soleil tiède pour le givre du matin et ce qui est un feu léger pour un morceau de cire, est un feu brûlant et dévastateur pour l’âme de Narcisse. 

  Et Echo quelque part dans la forêt (car elle n’est qu’une voix, et étant partout elle est aussi nulle part), est triste de la tristesse de Narcisse, elle compatit à son malheur. Mais puisque Echo n’est après tout que le double sonore de Narcisse, c’est finalement Narcisse qui compatit à son propre malheur, qui développe une empathie avec lui-même. 

Ainsi, Echo l’accompagne de sa voix jusqu’à la fin, répétant ses dernières plaintes, jusqu’à ce que Narcisse s’effondre dans l’herbe verte, et que toujours plongé dans son reflet, la mort lui ferme les yeux. Et maintenant que Narcisse est mort, l’herbe est redevenue verte. Le texte dit : « Il laissa tomber sa tête fatiguée dans l’herbe verte, la mort ferma les yeux… ». Peu auparavant, lorsque Narcisse suppliait la forêt de le réunir avec son reflet-amant, le texte décrivait l’herbe sombre : « couché dans l’herbe sombre, il contemple d’un œil insatiable cette beauté trompeuse.. ». En somme, l’herbe vit de sa propre manière ce qu’est en train de vivre Narcisse. Sombre et sans vie quand il était désespéré, verte et vivante quand il se meurt. Ce qui laisse penser que la mort de Narcisse rééquilibre le cosmos, et cet équilibre restitué se voit immédiatement sur la nature : l’herbe redevient verte.

  Une fois dans les enfers, Narcisse se contemple encore, mais à présent dans l’eau du Styx, la rivière qui dans la mythologie grecque entoure les enfers et les sépare ainsi du monde terrestre. 
Ses sœurs les Naïades se coupèrent les cheveux en signe de deuil et les déposèrent sur le corps de Narcisse. C’était une pratique commune aux Egyptiens, aux Grecs et aux Romains de se couper les cheveux dans les cérémonies funèbres. Hécube se coupe ainsi les cheveux sur le tombeau de son époux, et Achille dépose ses cheveux sur le tombeau de Patrocle. Les Naïades sont des nymphes aquatiques et sont les filles des dieux fleuves, or Céphise, le père de Narcisse est un dieu fleuve. Les dryades sont aussi présentes à la cérémonie funèbre, elles sont dans la mythologie grecque, trois nymphes liées aux arbres.
Et alors qu’elles préparent le bucher, le corps a disparu. A sa place « une fleur au cœur de safran, entouré de pétales blancs ». Cette fleur on l’appelle la narcisse.  

  Ce lieu était vierge et en dehors du monde, aujourd’hui il ne l’est plus. Suite à la métamorphose de Narcisse, ce lieu est redevenu un lieu du monde. L’équilibre est rétabli, Narcisse est mort, une fleur est apparue, certains l’ont contemplé. Ils l’ont contemplé pour ce qu’elle était, juste une fleur.
Narcisse est né avec un certain privilège, mais n’ayant jamais fourni ce travail de soi sur soi-même, son privilège l’a détruit, le métamorphosant en une fleur, c’est à dire réduit à la simple image de son privilège. Il aurait dû faire ce travail de soi sur soi-même afin de se connaître, et transformer ce qui n’était qu’un privilège en pouvoir effectif, et ainsi se métamorphoser en homme.

  

  Le mythe de Narcisse est un poème au culte de Rome. Il faut éduquer les jeunes Romains, il faut leur apprendre à s’occuper d’eux-mêmes, à avoir le souci d’eux-mêmes. S’occuper de soi pour être maitre de soi, connaître son propre pouvoir comme condition à l’exercice du pouvoir. Et le mythe ajoute ceci, si vous êtes beau et fort, c’est encore pire, car tout le monde vous flattera, et tout vous paraissant facile, vous ne ferez jamais ce certain travail sur vous-même, et vous ne serez jamais en mesure d’exercer votre pouvoir. Et le paradoxe est frappant, car si vous êtes faible et laid, et que personne ne vous désire et ne vous rend donc la vie facile, vous serez forcé de faire ce travail sur vous-même, ce travail de vous connaître, ne serais-ce que pour vous défendre et survivre. D’où la nécessité d’encadrer les jeunes Romains destinés à l’exercice du pouvoir. Voilà pourquoi il me semble que ce texte est destiné principalement à l’aristocratie Romaine, il est question ici d’enseigner aux jeunes aristocrates romains à prendre soin d’eux-mêmes, à se connaître afin qu’ils puissent un jour exercer le pouvoir dans Rome. Il nous dit que plus la nature nous a donné de dons et de privilèges, et plus nous devons être attentif à nous-mêmes, afin de transformer ce pouvoir qui n’est que de l’ordre du privilège en un pouvoir effectif et humain.

 

- César Valentine -

 

Sources :

Le gouvernement de soi et des autres (cours du Collège de France) - Michel Foucault
L’herméneutique du sujet (cours du Collège de France) - Michel Foucault
Le réel et son double - Clément Rosset
Lettres à Lucilius - Sénèque
Fragments du De la Nature - Epicure
Pensées pour moi-même - Marc Aurèle
Apologie de Socrate - Platon
Alcibiade - Platon

narcisse peinture