Mon copain Big


Une courte histoire écrite quand j'avais 21 ans....
Merci à Frère Thomas Isaïa pour le dessin qui accompagne le texte 
Publié par les Les éco-charlie dans leur fanzine de cet automne, et qui de fait m'ont encouragé à déterrer mes anciens manuscrits.

 

Mon copain Big

Mais j’avais complètement oublié de vous parler de mon copain Big et de ses prouesses dans les rangs de raisins. C’est fou comme certaines personnes vendangent vite.
Chaque matin, nous commencions les rangées par le bas pour les remonter. Les gens disent que c’est moins fatiguant de remonter une rangée que de la descendre. Va savoir, c’est peut-être pour les porteurs avec leur grand panier sur le dos rempli de raisin qu’on commence toujours les rangées par le bas. Je les voyais dévaler comme de petits autobus chargés, et ils remontaient ensuite en zigzaguant, le pas léger. C’est lourd toutes ces grappes de raisin, et les rangées de vignes grimpent haut sur la colline. Tout en haut, elles se fondent en un point minuscule et disparaissent comme si elles n’étaient qu’un drôle de rêve.
Mais bon, mon copain Big et moi, on était coupeurs, et nous on s’en fichait pas mal de commencer du haut ou du bas, parce que de toute façon ces rangées il fallait qu’on les fasse. Et ça on avait beau leur dire, ils s’entêtaient quand même à nous faire partir du bas. C’est pour ça que m’est venue l’idée des porteurs et qu’ils devaient avoir un lien avec cette habitude.
Et mon copain Big et moi, on était coupeur. Même qu’on coupait les grappes au sécateur et qu’on y a laissé des marques sur les mains. Toutes ces entailles noircies par le raisin étaient comme un tableau unique. Après des jours de vendanges, certaines mains n’étaient plus que de grosses pattes maladroites. Elles ne savaient plus que saisir et tenir. Les gestes plus délicats les tracassaient, mais ce qui est bien avec les mains c’est qu’elles sont deux et qu’elles peuvent s’aider.
Et chaque matin, on attaquait tous en même temps en bas de notre rangée. Concentré sur mon sécateur, je délivrais à toute allure les vignes de leurs grappes. Et quand au bout d’un moment je levais la tête, j’apercevais toujours mon copain Big loin devant moi. Alors je redoublais d’effort, et quand à nouveau je jetais un coup d’œil, il avait complètement disparu à l’horizon.
C’est fou comme certaines personnes vendangent vite.

César Valentine (2002)

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