Marchand de soleil


MARCHAND DE SOLEIL

« Marchand d'soleil ! Marchand d'soleil ! »
Un vieil homme, dos courbé, bossu, crevé, remonte une ligne que des vitres verticales et impeccables tracent de part et d'autre comme deux murs miroirs. La nuit est partout mais le vieil homme s'en fiche ou peut être tout simplement l'ignore puisqu'il a les yeux crevés.
« Marchand d'soleil ! Marchand d'soleil ! »
Son dos horizontal porte un immense panier bouché par des tissus soigneusement pliés. « Il porte la terre sur son dos celui-là » s'écrierait-on. Mais il n'y a personne pour s'écrier quoi que ce soit jusqu'au bout de l'horizon malade. A chaque pas, le panier bascule d'un coté puis de l'autre, comme un bateau pris dans les vagues, comme un bateau qui s'accroche alors que la mer s'écarte.
« Marchand d'soleil ! Marchand d'soleil ! »
La voix aigüe renvoie un écho qui semble être la seule respiration dans ce couloir de glaces.
« Marchand d'soleil ! Marchand d'soleil ! »
L'unique rythme témoigne au-delà de l'image que le temps n'est pas figé, que cet instant est le théâtre d'un autre moment qui est sur le point d'arriver. Dans la répétition, comme dans l'immobilité il semble que rien ne soit possible. Le vieil homme qui semble chavirer à chaque pas, ne chavire pas, et les murs de glaces aux reflets sombres ne parlent pas. Il n'y a de véritable rencontre ni dans le silence, ni dans l'agitation, ce sont de fausses promesses.
« Marchand d'soleil ! March… »
Si l'on avait pu s'approcher assez près, on aurait entendu le battement régulier s'arrêter. Boum-boum-boum-boum, et puis plus rien. Le vieil homme ne termine pas sa phrase, il tombe sur les genoux, le grand panier semble un instant flotter puis termine sa chute entraînant avec lui le vieillard qui, maintenant étendu et inerte, ne trouble plus le silence des longs murs de glaces.
C'est à nouveau le silence, un profond silence qui n'a rien de naturel, un silence qui refuse les conséquences mais qui en est chargé. Soudain, la silencieuse plainte est troublée, quelque chose se passe dans le panier renversé, quelque chose veut sortir. Les tissus qui le recouvrent semblent s'écarter dans un mouvement décomposé, comme les fleurs s'ouvrent sans faire de bruit. Puis un faible grincement se fait entendre et les tissus repoussés en étoiles laissent apparaître la chose. Alors une grande sphère de lumière roule hors du panier puis s'immobilise à quelques mètres du vieil homme. La lumière est si forte que la nuit devient le jour, elle éclaire soudain tout d'un feu puissant et révèle ce qui se trouve de l'autre coté des grands murs de verre. Alignés à perte de vue, des hommes dorment d'un sommeil fabriqué, ils ne savent pas que ce qu'ils attendent c'est l'unique rencontre, la véritable promesse, celle qui se tient dans la rupture.
Le jour est plein, l'air est devenu chaud, c'est là qu'un rayon fit trembler une lèvre.

 

- César Valentine -