La fin des Mondes


Emanh, écrivain, nous offre la grande Aventure de Victor, et bien sûr puisque Victor est Victor, il fallait que son histoire commence par la fin de tout, la fin des Mondes, la où tout au bout il y a encore et toujours quelque chose.
-César Valentine-

 

LA FIN DES MONDES

 

Chapitre I - VICTOR

 

Voilà, on y est enfin, 21 décembre, fin du monde. Ça fait des semaines que je ne suis pas sorti, me balader sur l’avenue, le cœur ouvert etc.…A part la radio qui grésille, abritant des voix rauques venues d’ailleurs, dont le message ne me parvient pas toujours, et mon dealer le Chah, je n’ai entendu personne, je crois qu’on est samedi. Je me dis qu’il faut que je bouge, j’ai bien envie de voir ça, de voir quelque chose, il est 10 heures du matin, la vodka aidant j’enfile mon blouson, des gants et l’écharpe que la morte tatie Rose m’avait tricotée, un jour où elle était encore vivante. Je prends ma fiole, la recharge largement du doux breuvage qui viendra encore caresser mes entrailles et mes artères déjantées ce matin, cet après-midi, ce soir, me voilà paré.

Sur l’avenue, il fait froid, le sol est glissant, mon corps à l’intérieur est pris de picotements aigus, douloureux, je marche quand même. Rien, tout me paraît normal, bien que la notion de norme me semble évidemment relative, enfin je veux dire que tout est sans intérêt, vivotant, comme d’habitude, des ombres sombres, refroidies, lourdes, en souffrance ou stupides avançant vers un but encore plus sombre, qui m’est inconnu et qui pourra bien le rester car je m’en fiche comme de ma première chemise, encore que celle-ci dut bien avoir une certaine utilité sans doute à l’époque.

La tristesse et la déception s’empare de moi ; elle est belle leur fin du monde. La fin du monde, c’est passé, la fin du monde c’est le jour où Gertrude, cette petite pouffe a filé toutes ses économies à ce type trop beau pour être vrai, pour une place en bunker, et que ce même type a disparu sans laisser d’adresse, avec l’argent de la naïve indolente, mon ex, ma Gertrude, qui en moi n’a jamais daigné faire confiance, évoquant, telle une diplômé en études supérieur de mes fesses, mes troubles psychologiques majeurs, que je n’ai personnellement moi-même jamais détecté. Son petit monde, bien après le mien, s’est arrêté de tourner. Pris d’une soudaine envie de pleurer ma vodka (je la sentais couler sur mes joues), je décide de m’asseoir, histoire de digérer encore le départ de Gertrude. Tout doucement mes idées partent en fumée. La fin du monde me dis-je c’était quand la voisine déjà dépressive, dotée d’un fils paraplégique mourant, s’est aperçue du jour au lendemain que son mari lui faisait voir beaucoup moins d’étoiles qu’à l’infirmière sensée s’occuper du dit fils. La fin du monde, c’est quand tout ce qui nous reste à espérer est un boulot mal payé, une voiture achetée à crédit et même pas de voyage en famille pour les vacances d’été. La fin du monde des Japonais, la fin du monde des Philippins, la fin du monde des Humains, depuis qu’on s’accroche à des Dieux sourds et muets, à des croyances incohérentes auxquelles on tient comme à la prunelle de nos yeux aveugles depuis longtemps. J’ai encore soif, il est midi maintenant, dans le parc où je suis assis, les oiseaux, eux-seuls semblent trouver un sens à leur existence, les mouettes rient encore, elles rient surement de nous, qui attendons la fin, de moi qui l’attend avec impatience. Je pense au Chah, mon seul ami, à sa désinvolture que j’admire, que je jalouse peut-être et mon cerveau s’embue, je suis vapeurs. Je pense à l’amour que je n’ai jamais pu garder, à la grâce que je n’ai jamais approché, au vide sidéral, à l’inversement des pôles, de mes pôles, et je deviendrais quelqu’un d’autre. Je me lève, je suis peut-être un de ces oiseaux et ma vie prend son sens, la mer est bleue givre, belle, immense, forte, dominée par le ciel, couverture abrutissante de la folie humaine, terrain de jeu de nos amis ailés. Je m’avance, mes sens m’ont quitté ou ils sont décuplés, je ne sais plus. Je saute, et je vole, c’est sans doute aujourd’hui que j’atteindrai la grâce.

 

 

Chapitre II - ELISE

 Le glas n’a pas sonné. J’étais encore vivante car je sentais encore le froid souffler à mes oreilles qu’il était trop tôt, que je devrais dormir, que c’était presque noël, que le père Noel n’existe pas, que rien n’avait changé.
J’étais encore vivante et il était donc certain que j’allais continuer. Lever tous les matins, heures supplémentaires à l’œil et patron qui préfère lorgner le verso de mon Lévis que le recto de mes dossiers rendus, résultat de mon travail acharné contre non-augmentation. Des soirées entre copines, drague de soulards, discussions interminables et sans aucun sens entre mecs lourds et filles en manque de princes charmants. Désenchantement, fin des rêves de princesse.
Ce matin là était donc un matin comme les autres mais pas tout à fait, plus grave : le monde n’était pas fini. Je décidais de m’en accommoder et de ne voir que les bons côtés des choses; la prime de fin d’année, les soldes qui arrivent, le goût de la mousse du cappuccino, le matin prometteur, la possible mort de ma collègue Clara, sans doute suicidée le 21 à minuit, en proie aux doutes sur son avenir infondé, sur son changement de couleur de cheveux, plutôt inopiné, lui rappelant chaque minute que sa cruelle bêtise n’avait jamais était due à sa blondeur mythique.
L’espoir me rappelait à la vie et je jouissais, à ces pensées alléchantes, d’un bonheur absolu, éphémère, crucial; c’était ma minute bonheur. Celle qui s’arrêtait tous les jours devant les marches de l’immeuble où je travaille, ses fondations écorchées, sa peinture terne et son éternelle ours-concierge mal léchée, venant hurler soudainement à mes sens, la futilité de l’existence.
Bref, la matinée passa comme une autre, sauf collègues en panne d’inspiration blaguant à tout va sur la fin du monde qui n’eut pas lieu.
A midi, fuyant le bruit de la photocopieuse et les « jingle Bell » du standard, j’aimais me rendre près de l’eau, à mon endroit secret, où l’horizon s’égard. J’aimais cet endroit où l’absolu vivait, comme un chanteur à textes, décédé depuis longtemps, nous rappelant des souvenirs divins, des mots auxquels l’on donne un sens, qui construisent nos moments. J’aimais cet endroit et m’y retrouver seule.
Mais aujourd’hui quelqu’un m’y attendait, un être transi, triste et condamné, dont la douceur et la violence se fondaient en un subtil regard bleu. La mer avait du s’y plonger et y baigner sa puissance car, comme elle, il m’hypnotisait. Ses cheveux noirs mouillés entouraient un visage dur d’ange fatigué, il ne parla pas.
Mais comment avait-il-pu, en son unique présence, créer entre nous un lien irréversible, secret, obligatoire ? Il m’a serrée dans ses bras, ses habits trempés d’eau m’ont refroidi le corps et sa peine fut la mienne. Je décidai le l’emmener, au diable les patrons, les jingle bell et les concierges, pour une fois dans cette vie, ma présence importait.
Une fois chez moi, l’amour prit en charge ce qui arriva, car avec lui, tout n’était que musique, des sens, des regards et de la compréhension mutuelle. La chanson n’avait ni besoin d’un jour, ni besoin d’un lieu, elle n’avait besoin que de nos deux âmes car elle était tendre.
Et chaque jour après celui-ci fut beau comme au réveil d’une sieste, sentimental et confortable. Je ne savais pas encore où Victor me conduisait, mais j’y allais avec lui, sans crier gare.

 

Chapitre III - Le Grand Final

Elise est assise là, les bras croisés sur le ventre et le froid palissant encore plus son visage déjà livide. Recroquevillée et inerte, comme un petit animal traumatisé. Elle est si belle que je me souviens en avoir pleuré certains matins. Mais aujourd’hui ce sont ses yeux qui s’embuent, et ses lèvres qui tremblent, celle à qui j’avais promis le bonheur, une promesse réaliste, à ma portée, que je n’avais pas su tenir. Les premières semaines furent si parfaites que j’ai cru rêver à plusieurs reprises. La grâce. Je connaissais maintenant sa texture et sa douceur, son confort et sa facilité, son étreinte tangible et son sourire béat. Puis la vie s’est installée avec l’amour en fond comme si nous nous connaissions depuis des années. Depuis l’arrivée d’Elise, nous avions trainé dans mon appartement à la recherche d’un infini quelque chose que nous ne définissions pas et que nous ne trouvions d’ailleurs pas. Cette période fut rythmée de discussions interminables, de sorties au parc à imaginer et à rêver et de longues soirées passées avec le Chah. Ma chère et tendre s’était prise d’amitié pour cet énergumène aux cheveux longs et noirs, aux paroles éthérées et mystiques et à l’humour cynique. Elise était troublée par ce personnage et réciproquement, le charme ingénu qu’elle déployait avait fait d’elle la petite sœur, l’enfant adoptée du Chah. C’est ici que l’erreur avait été faite. Je les avais laissés jouer à ce petit jeu, et le Chah s’immisça petit à petit dans notre bonheur tranquille, sa présence était forte, son aura indéniable, à la fois subtile et brillante. Le Chah commença soudain à me faire peur. Parce qu’Elise dirigeait mon cœur et mes sens ; ce qu’elle voulait, je le voulais aussi. Je connaissais un peu les amis du Chah pour les avoir vus à plusieurs reprises et il me parlait souvent de leurs activités. Ces explications m’avaient dépassé depuis longtemps, je le savais rêveur, mais Elise avait semblé passionnée par tous ces discours sur la possibilité d’une histoire à laquelle nous-mêmes écririons la fin, un monde où la paix régnerait par une intervention quasi divine, réfléchie et pernicieuse. Et c’est ce qui se produit. Le Chah, par un manège évident, avait fait de nous ses objets utiles. Une manigance absolue et contrôlée qui plaisait si bien à Elise que, sans doute par amour, par dévotion pour ma promesse, je les suivis sans discuter, mes objections n’étant de toute façon pas de mise. Nous étions dans la confidence de ses projets farfelus. Nous avions été pris au piège, le piège du silence obligatoire comme des portes qui se referment, étouffantes, nous forçant, Elise et moi, à l’obéissance. Le soir où le Chah nous convia à sa réunion « spéciale » fut le commencement de la fin, cette fin qu’il désirait écrire, pour nous sauver tous. Les murs noirs et sombres dans lesquelles nous entrions, cette pièce en désordre et peu éclairée était l’endroit où nous devrions rester jusqu’à la dite fin. Les fidèles du Chah voulaient la vengeance, la vérité. Dans une désespérante intelligente, et sans surprise, ils avaient réussi. Le long des murs étaient disposés une vingtaine d’ordinateurs, les fidèles, l’air grave et les visages fatigués se retournèrent vers nous, puis reprirent le travail. Le Chah, de son côté, souriait. Une expérience sur laquelle ils travaillaient depuis près de deux ans vit le jour, nous plongeant bientôt, nous et la terre entière, dans l’obscurité la plus totale.

Emanh. 16/12/2012

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