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L’art nous éloigne­‐t‐il du réel ?


La réalité est la qualité de ce qui est réel. Qualité censée, ne serait-ce déjà que par le fait que ce soit un mot du langage, être accessible à , et reconnu par l’homme. En cela nous pouvons y voir une certaine médiation du réel pour en donner une possible valeur de vérité à l’homme. Nous pouvons dire que la réalité c’est le réel à l’échelle humaine. Et donc la réalité, c’est la part de réel que l’homme peut objectiver, en tant qu’il objective un monde sous un rapport s’équilibrant entre limite et dépassement. Limite résultant de son esprit et de ses sens, et dépassement résultant de la puissance de sa volonté.
Se demander si l’art nous éloigne du réel, c’est attribuer à l’art une puissance d’arrachement au réel qui placerait l’Homme dominé par son pouvoir subversif comme absent à sa véritable nature. Véritable nature, car le réel est ce qui est authentique et qui s’engendre seul dans toute sa vérité, asseyant sa souveraineté et son universalité irréductible en toute chose. Puisque le réel est ce qui est avec ou sans notre intervention, comment ne pas y être présent, ne pas y être lié, comme le fœtus est relié à sa mère par le cordon. Pourtant il semble que le simple fait de se poser cette question « l’art nous éloigne-t-il du réel ?» remette en cause par là-même la rationalité du réel en tant que modèle unique et totalitaire, car comment se fait-il que le réel autorise à l’intérieur du Logos sa propre contestation. Il semble au contraire qu’il faille y lire un double modèle et une double totalité : Totalité manifeste dans son modèle autonome et totalité transitive dans l’apparence sensible.
Le réel prend alors une nouvelle forme : il est ce qui est concret et ce qui est abstrait, concret par ce qu’il est, et abstrait par ce qu’il tend à devenir. Il est ce qui est immuable et immobile, comme le formule Zénon d’Élée avec le paradoxe de la flèche, et il est ce qui se déploie à l’horizon de ses propres formes, comme le formule Héraclite dans son poème quand il dit qu’on ne peut entrer deux fois dans la même rivière. C’est bien par sa double lecture que le réel est le moteur de toute réalité métaphysique. C’est pour cela que nous dirons que du réel se déploient des réalités, et c’est pour cela que l’homme, cette forme finie habitée par l’infini, en est à la fois le spectateur et l’acteur. De ces deux modalités, le réel et le vivant (en tant qu’organisme naissant, se reproduisant et mourant), surgit une troisième modalité : l’art. Depuis près de 50 000 ans, l’art marche dans les pas de l’homme. Art réaliste, il s’est attelé à reproduire le réel, créant une identité et s’extirpant par là même. Il est devenu art formel refusant tout réalisme, niant jusqu’à ses formes, créant des concepts et devenant son propre territoire. De la peinture au roman en passant par la musique et la poésie, l’art s’est employé à unifier l’homme à lui-même et à rendre cohérent son appartenance au monde. Albert Camus écrit : « Sur ces mondes fermés, l’Homme peut régner et connaître enfin ». Dans l’antiquité, Platon dit du poète qu’il est inspiré et possédé au sens d’être possédé par un dieu. Malraux dit que l’artiste pressent. Pressentir, c’est l’idée que l’artiste serait comme absent à lui même au moment de créer. Paul Valery, dans un autre élan, avance que c’est un long processus intellectuel qui emmène l’artiste à accoucher de son œuvre. L’art s’inscrit dans une culture, comme doctrine dans la peinture sacrée de la renaissance, et inversement, cynique il brise les principes dans l’expérience Surréaliste.
Dans l’antiquité, Platon méprise les artistes qui s’emploient à copier le réel, au sens que l’imitation nous éloigne du vrai en cherchant à flatter nos sens. C’est la figure du sophiste illusionniste qu’il associe à l’artiste. En copiant le réel on ne crée que de l’illusion. En effet une image ne peut pas être la chose qu’elle copie, il y a un principe d’opposition faisant de l’image qui copie, une faible grimace de l’original. Ensuite l’original, parce qu’il est unique et authentique ne peut pas se déployer en dehors de lui même, il ne peut qu’être. Enfin, seules les copies peuvent se copier entre elles et on parle alors d’industrie et non plus d’art, puisque que l’art nait de l’artiste. Mais les effets d’une telle distorsion ne s’arrêtent pas là, l’image qui copie le réel est alors de nature contradictoire. À la fois elle est ce réel qu’elle copie et qu’elle rend reconnaissable, identifiable et assimilable, et à la fois elle n’est pas la chose véritable qu’elle copie et possède sa propre nature, nous dirons qu’elle est autre chose. Ce qui fait qu’elle est, et qu’en même temps elle n’est pas. Cette nature paradoxale fait de l’œuvre d’art réaliste un objet insaisissable et irrationnel qui servira de passerelle, sorte de miroir déformant entre le réel et les réalités de l’Homme, et cela depuis les premières peintures rupestres, les premiers signes de nos ancêtres. C’est bien ces représentations qu’on appellera culture et qui nous ont guidé peu à peu vers notre humanité.
Il est intéressant de noter que si l’art réaliste s’emploie à copier le réel, l’art formel dans un mouvement contraire l’a refusé autant qu’il est possible pour une forme de refuser le réel, de se refuser elle même. L’art formel refuse de se laisser intégrer au monde quotidien, à la réalité. “Il oppose au monde son monde”, n’étant plus par là une chose du monde, conclu Mikel Dufrenne dans “Phénoménologie de l’expérience esthétique”. En ce sens, l’art formel ne rend pas compte du réel puisqu’il veut lui-même s’élever au statut de réel. Ainsi l’oeuvre d’art est auto-suffisante, statut qu’elle pourrait obtenir si elle n’avait pas cependant besoin du regardeur. Et ajoutons que le monde qu’elle propose n’existe que si l’on veut bien y plonger. Le risque d’une société d’image est le désenchantement, et comme le souligne Max Weber, le désenchantement se produit quand une société possède une infinité de moyens qu’elle est impuissante à mettre au service d’une fin digne de sens. L’image publicitaire, l’objet décoratif, le gadget, l’ustensile, toute cette faune en mutation permanente colonise chaque espace public et privé. On observe un phénomène de contingence les liant tous dans une sorte de système global. Il y aurait à en dresser un inventaire, avec ses dates de vie et de mort et ses effets. Mais tout ce monde d’objet, par son absence de singularité ou du moins son absence de volonté d’exception, lié d’ailleurs étroitement avec son mode de production, fait rupture avec l’œuvre d’art qui est plus qu’un simple objet pratique ou esthétique.
L’art, loin de copier la forme, s’est attaché dès l’antiquité à créer du fond, à créer du sens. Recroquevillant une main, courbant un dos, bombant un torse, pinçant des lèvres et plissant un regard, il a exprimé des états sensibles de l’Homme, le courage, la honte, la justice, l’amour… En appuyant le sens dans la forme, l’art s’emploie à traduire des états et non plus des étant. Les états de l’âme sont des formes qui se soustraient à toute rationalité. Dès lors, comment les mettre en scène autrement que par des images, elles mêmes miroirs aux multiples reflets, permettant à chacun d’y trouver un écho de son être.
Quand l’art n’est plus qu’illusion, quand l’artiste prive son art de sens et qu’il ne cherche plus qu’à faire plaisir. Quand l’œuvre flatte l’être sans jamais le contester, quand elle ne cherche plus qu’à séduire et, à travers un mythe, justifier sa forme, son état et sa présence. Quand le spectateur avide d’existence y répond favorablement, s’y mêle et la nourrit de sa présence, l’Homme s’arrache alors à lui-même, se cherchant où il n’est pas, pleinement absorbé dans la contemplation de son désir d’existence sans pouvoir dépasser cette même existence. Ce désir qui contemple son existence, c’est cet art qui veut exprimer le réel sans vouloir cependant en faire la véritable expérience. Quand l’art ne croit plus en rien, quand il n’est plus que contemplation et qu’application méthodique en vue d’un résultat souhaité, il perd sa force de médiation qui lui permet de changer les réalités, de changer la vie. Alors il n’est plus de l’art et si le monde entier continue à l’appeler art, il est le grand illusionniste et plonge l’Homme dans la grande illusion.
Car l’art n’est pas un système virtuel. Le virtuel est ce qui dispose de toutes les conditions essentielles à la réalisation, au sens que ce qui est réalisé et créé, est contenu dans une forme délimitée et hiérarchisée, un espace-temps délimité où toute conjecture possède des effets attendus.
L’art, c’est du sens en devenir, Deleuze dit de l’art qu’il est militant, et si l’art échappe au réel, il échappe aussi au virtuel car il se place en amont de tout contrôle, en dehors de toute prévision. Kant écrit qu’on ne devrait appeler art que le produit de la liberté, et que chaque fois que l’on sait exactement ce qui doit être fait et que l’on connaît l’effet recherché, cela n’est pas de l’art. L’art échappe à l’artiste qui, à mesure qu’il crée en comprend l’idée. L’artiste est à ce titre lui aussi spectateur de son œuvre. Maurice Blanchot écrit : « L’inspiration est le don de l’existence à quelqu’un qui n’existe pas encore ». L’art comme antériorité à soi-même, l’art comme objet insaisissable avant sa réalisation, diffère de la simple création tel qu’en produit l’industrie selon un cahier des charges bien précis. L’art se distingue donc par son mode de production dont le dogme se construit en même temps que la forme dans une dynamique qui porte en elle une part de mystère. En ce sens l’art crée une réalité non plus induite par la raison de l’homme dans tout ce qu’il peut avoir de science, de lucidité et de méthode, mais induite aussi par un événement impénétrable et obscur qui échappe à son créateur. Il semble que le réel soit une possibilité à toute chose. Comme toute possibilité, il demande à être vécu et à être expérimenté. Et c’est au travers des réalités que nous le vivons. Le réel ne nous lie pas les uns aux autres, le réel ne lie que l’espèce car l’espèce fait face à son éternité, sans mémoire et sans rupture. Ce qui nous lie, ce sont les réalités. Elles nous lient car elles sont informantes, c’est à dire riches de signes et de conséquences.
L’art chante, écrit et peint ce qui dans une société ne peut pas prendre la parole, ne peut pas simplement exister. L’art comme révolte, écrit Albert Camus, L’art c’est ce qui résiste au temps et à l’Homme, écrit Gilles Deleuze.
Toutes les réalités de l’Homme finissent toujours par être victimes de l’autorité, au sens que c’est le pouvoir qui impose sa réalité. L’art parce qu’il passe par-dessus l’autorité transforme à nouveau la réalité. En fait, il serait juste de dire que l’art est ce qui combat l’autorité et casse le cercle fermé du pouvoir, le pouvoir garde tout, il n’offre rien car il cherche juste à dominer pour maintenir ses effets et son état. L’art ce n’est pas du pouvoir, c’est bien ce que Nietzsche nomme volonté de puissance.
Nous passons alors de la forme culture contre nature, dans le sens où la culture avait transformé la nature, à la forme culture contre culture, dans le sens où l’art s’oppose aux réalités de l’Homme transformées par le pouvoir. L’Homme s’est extirpé de la nature et à présent l’Homme veut se libérer de l’Homme. Et il s’en libère, rappelons-le-nous, par un objet libre dont il ne maîtrise pas tout le potentiel, tout le devenir, dont il est plus le spectateur que l’acteur : l’art.
L’art, en ce qu’il échappe à l’Homme, et dans sa création et dans son devenir, opère la jonction entre le culturel et le naturel. Culturel parce que l’artiste a pensé sa création, naturel parce qu’il l’a pressenti et en a fait l’expérience. L’art est donc en deçà et au delà de l’Homme et prend alors valeur de vérité métaphysique. Au même titre que le microscope permet de voir l’atome invisible à nos yeux, l’art qui n’est que mouvement et qui refuse l’immobilité, l’art qui résiste à l’autorité, l’art qui ne cherche pas le pouvoir mais qui n’est que puissance, l’art par le sacrifice de l’artiste et de sa vie manifeste nous montre ce qui jusqu’alors nous était invisible.
Et ce qui est invisible, c’est tout ce que cachent le pouvoir et l’autorité, ce fut d’abord l’autorité de la nature, cette déesse polymorphe imprévisible et douloureuse, la nature qui prend et qui donne sans aucune règle éthique, c’est maintenant le pouvoir de l’Homme malade qui retient toutes les énergies de vie, voulant ainsi contenir son devenir, cet obscur, ce terrible, ce coupable devenir.
Ce qui est invisible ne demande qu’à se révéler à la métaphysique de l’Homme. C’est le cas du monde des particules, la physique quantique nous a montré que l’état d’un objet change sous l’observation employée. La nature ne semble se dévoiler que lors d’une expérience et elle ne dévoile qu’un aspect d’elle même, celui qui est en rapport avec la méthode d’observation. L’art est ce qui expérimente le réel et qui le soumet à sa mesure. Il révèle une part du réel, celle qui correspond à la puissance des moyens qu’il emploie. Dès lors, penser le réel semble absurde et tout simplement impossible, le réel est une infinité de possibles qui ne se manifeste qu’en collision avec ce qui le vit, ce qui le pense, ce qui l’expérimente. Il ne semble pouvoir exister qu’au travers de cette collision empirique.
Il apparaît que toutes les forces de négations qui contiennent et retiennent la rencontre et la collision des forces créatrices, asphyxient le réel, éteignent la vie. L’art en transgressant les règles, en refusant l’autorité, en proposant sans cesse de nouveaux modèles offre au réel l’espace de se déployer et donc à la vie de se multiplier.
Il faut un instant revenir au processus de création de l’œuvre d’art pour mieux saisir la dimension de l’art comme manifestation de la vraie vie, c’est à dire, celle qui partage, celle qui ouvre des espaces, celle qui se multiplie, celle qui révèle, celle qui ne trompe pas. L’œuvre d’art apparaît de la collision de deux modalités en opposition, la culture et la nature. C’est à dire que l’artiste, qui en créant, applique un enseignement ou une réalité qui lui est propre fait en même temps l’épreuve de l’imprévu, de l’accident, par le fait qu’il conçoit un objet qui n’existe pas encore et dont les formes, si parfois il les entrevoit, ne lui révèlent pas encore totalement leur sens et leur fond, c’est à dire la réalité dynamique de l’œuvre. Il laisse entrer de nouveaux objets d’expérience mettant à l’épreuve son enseignement et sa réalité de la façon la plus inattendue, la plus imprévisible. Il semble que l’artiste se met en danger par sa vie manifeste et par le fait qu’il laisse à l’expérience et à l’imprévu un espace à médiatiser, espace en rapport direct avec la méthode employée.
C’est de la collision de ces deux formes, pour être plus exact c’est de la confrontation entre une doctrine qui se transmet et le fait de faire l’expérience de quelque chose, qu’apparaît, comme par traduction sensible et métaphysique, l’essence même du réel, c’est à dire l’affirmation de la vraie vie.
C’est là que l’art nous donne à voir ce qui jusqu’alors nous était invisible, nous était inconnu. Cette invisible et inconnue affirmation du réel, en se révélant visible et identifiable, devient alors une réalité saisissable. Née de l’affirmation de la vie, de la puissance qui révèle et qui ne trompe pas, cette réalité est auto affirmation, elle libère et donne de la puissance à la vie. Mais cette réalité va être soumise à l’autorité de la réalité dominante, c’est à dire au pouvoir. Roland Barthes au même titre exprime l’idée que l’œuvre est toujours soumise à la critique du spectateur.
Je ne relève que trois possibilités laissées au pouvoir face à l’apparition d’une nouvelle réalité, c’est à dire d’une nouvelle dimension sociale, politique et métaphysique, d’un nouveau désir d’existence.
Très brièvement, soit le pouvoir supprime cette nouvelle réalité, c’est ce que font les régimes tyranniques et totalitaires. Soit il l’assimile en renversant sa valeur dans sa propre réalité, c’est le fonctionnement des régimes démocratiques. Soit il disparaît et laisse la place à cette nouvelle réalité, c’est la forme qu’on retrouve dans les révolutions. En ce sens, l’art ne peut pas être détaché de la vie qui cherche et qui dit ce qui est vrai, et parce qu’il dit ce qui est vrai, l’art se met toujours en danger.
Qu’est ce que le réel, sinon le lieu de toutes les spéculations, le lieu de tous les possibles. Un espace qui n’est pas encore, donc un espace avec lequel toute médiation volontaire et directe dans sa totalité est impossible. Il a fallut alors traduire le réel, et de cette traduction est née une nouvelle dimension qui fait état de totalité : La vérité.
Le réel c’est ce qui est vrai, et par conséquent, ce qui a valeur de vérité est réel. La question est alors, est-ce-que l’art nous éloigne de la vérité ? Il apparaît que l’art, c’est ce qui n’est pas seulement une application mais plus une révélation, l’art c’est ce qui laisse toujours à l’accident un espace à médiatiser, l’art c’est ce qui révèle, c’est ce qui libère, l’art c’est ce qui cherche la vérité. Et la vérité, c’est la suppression de toutes les illusions qui créent notre réalité.
Il semble alors essentiel de distinguer l’art de l’œuvre d’art. L’œuvre d’art, c’est le produit de l’artiste et de son art, et l’art, c’est le produit de l’œuvre d’art et de l’espace qu’elle a médiatisé, en tant que l’art interprète et doit être interprété.
Si l’œuvre d’art, en tant que forme particulière et spécifique à elle-même, relève de l’illusion, l’art, par contre, est ce qui ne trompe pas et ce qui exprime la vérité.
Peut être qu’un jour, l’art aura à se séparer de sa première forme, c’est à dire de sa forme la plus archaïque : L’œuvre.
Est-ce-que l’illusion ne serait pas le premier et le dernier secours pour la vérité qui, sans remise en question permanente, risquerait d’être elle-même alors la grande illusion.
Est-ce-que la vérité est une illusion ? Est-ce-que l’illusion est la vérité ?
C’est bien l’œuvre qui manifeste l’art, l’illusion qui révèle la vérité.
Et dans un renversement qui est un second mouvement, c’est l’art qui manifeste l’œuvre, la vérité qui révèle l’illusion.
Le dialogue semble ouvert et sans fin, l’art qui est une possibilité à toute chose, articule entre-elles, l’illusion et la vérité. L’illusion comme puissance au-delà d’elle-même, car c’est elle qui découvre et qui permet. La vérité comme puissance en-deçà d’elle-même, car c’est elle qui entérine et qui scelle.

César Valentine - 2016
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